La valeur rhétorique des images scatologiques

La quantité d’expressions et des références scatologiques partagées sur la page Facebook de soutien au Bijoutier de Nice est étonnante. La fréquence des jurons, des insultes et de l’émoticône de crotte (:poop: en code raccourci) suggère plutôt que les discussions ont eu un ton fort émotionnel. L’émotion suscitée par cette polémique se reflète à plusieurs niveaux. Par exemple, l’emploi des insultes, de l’émoticône de crotte et de divers images scatologiques montrent le caractère tabou de cette polémique.

Ce présent billet sert à analyser l’efficacité de cette iconographie scatologique qui fait partie d’un grand corpus visuel (voir mes précédents billets sur ce sujet ici).

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Enluminure médiévale: le Moyen-âge est la période préférée des identitaires, on comprend pourquoi… 🙂 H.O Capture d’écran, 12/12/13, Facebook.

Les premières images publiées dès l’ouverture de la page le 11 septembre, 2013, ne ciblent personne en particulier et affichent des crottes en cuvette ou en plein air. Curieusement, les supporters du bijoutier répondent en premier à ces visuels, soit par une autre image, soit par un commentaire pour humilier leurs destinataires (fig.1).

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Fig.1. Photo partagée par J.K, Facebook, 2013

Les échanges entre R.D (premier commentateur) et J.K (émetteur de l’image) illustrent un cas où ceux qui se sentent visés par cette image, la retournent contre son auteur pour le railler. Cette tactique permet de transformer un désaccord général en conflit personnel, comme le suggère les propos de R.D dans son premier commentaire et qui se termine par une illustration et vers un hyperlien de l’injure partagée en lien : “Cassos”:

“Surement la tête de JL quand il poste des commentaires qui réflète entièrement ça mentalité: http://desencyclopedie.wikia.com/wiki/Fichier:Cassos.jpg

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Cassos, wikimédia.

Les discussions autour de ces images permettent de reléguer ces détracteurs dans le camp adverse, suivant une division courante entre les affiliations politiques (fig.2).

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Fig.2. Photo partagée par J.K, Facebook, 2013.

Le premier commentaire de D.K:

“tiens un gaucho!”

Le caractère public de cette page Facebook a également conféré aux discussions une certaine liberté thématique. La mobilisation de cette iconographie s’étend au-delà d’une dénonciation idéologique, et vise à humilier les détracteurs de la page. Ainsi, au cours de cette polémique, le soutien apporté à Turk se transforme en une veille contre toute proposition diffamante à l’encontre des supporters. Dans l’exemple suivant, T.R, un des supporters, publie un GIF du portrait de Turk entouré d’une pluie de petits cœurs, de fleurs et d’un ours en peluche en forme de Cupidon (voir fig.3, droite). Ce GIF, qui pourrait être considéré un hommage, admettons un peu enfantin, a été très rapidement dénoncé par V.C, qui a publié le portrait initial (voir fig.3, gauche). En moins d’une demie heure, V.C disqualifie la proposition GIF en répondant par un mème ‘Looser’, photo d’un jeune homme avec une crotte dégoulinante sur la tête (voir fig.4).

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Fig.3. Le portrait partagé par V.C (gauche) et sa version en GIF (droite) proposé par T.R, Facebook, 2013

En réponse, T.R essaie de justifier sa proposition, mais V.C lui répond sèchement,

“Le”t’as aucune chance alors saisis-l. “Les gifs c’est so-2011..”

Plus loin dans les échanges, un autre supporter propose une affiche du film Un justicier dans la ville avec le nom du bijoutier inséré en haut à droite du poster. Curieusement, cette proposition n’est ni rejetée, ni moquée par V.C ou les autres participants. Plus loin dans les commentaires, un des intervenants exprime son approbation du portrait en écrivant:

“un dessin ou un filtre photoshop? Sympa en tout cas..c’est vrai qu’il devient un symbole malgré lui cet homme…Incroyable.”

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Fig.4. Facebook, 2013

Ces échanges révèlent que certains supporters du bijoutier prennent au sérieux sa cause, en s’identifiant à lui et à sa souffrance. Quand V.C publie le portrait de l’artiste, il accompagne son incitation à le partager d’une requête : “A partager, tout en précisant le nom de l’artiste”.

Un message de soutien est déjà apposé au portrait:

“Nous nous sentons proche de lui car il incarne le désarroi des braves gens face au laxisme des pouvoirs publics”.

Il ne s’agit pas seulement de soutenir un homme cambriolé, mais de s’identifier à l’image d’un brave homme que l’on croit injustement arrêté. Ainsi, cette proposition visuelle ne peut pas être tournée en ridicule. Cette veille contre toute dérision révèle également le caractère dynamique et instable des échanges conversationnels lors d’une polémique, où l’image est mobilisée au même titre qu’un argument textuel.

Cependant, l’image scatologique comme arme rhétorique est mobilisée par les supporters de la page aussi bien que par ses opposants (voir fig.5).

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Fig.5. Danton Cul! Facebook, 2013

La légende associée à cette image par E.D: page fake, mensonges, haine, que du bonheur ici…honte à vous!!!!!’ remploie le discours médiatique qui défend alors la thèse du rachat des faux Likes. Bien que les commentateurs de cette image la prennent comme un argument, ils la retournent contre son émetteur:

P.D: “Le pauvre il a mis la photo de sa famille..”

A. S-S: “C’est tout, pas d’autre argument?? Sinon belle photo de vous, c’est de face ou de profil??”

Agacé par la réception négative de son argument illustré, E.D répond,

“j’en ai autant à ton service pauvre merde!!!!!!”

Dans les minutes qui suivent son commentaire, il publie une injure imagée, un jeu de mot sur le nom du révolutionnaire Georges Danton, ‘Danton Cul!’ apposé en haut d’un portrait détourné, avec une main parée de bagues punk faisant un doigt d’honneur.

La mobilisation d’une imagerie révolutionnaire, détournée et réappropriée n’est pas exclusive à cette polémique. Une recherche par mot-clé sur internet révèle que le détournement du nom de Danton en rebus est courant sur les forums et même au-delà du web, comme pour ce service en ligne de prêt-à-porter.

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Détournements ‘Danton Cul’

La vitesses de l’échange et le renforcement d’une simple image scatologique par une injure illustrée, chargée de sens politique, opère comme une formule prête à mobiliser ou un proverbe qui par sa brièveté, sa force synthétique et sa portée socio-culturelle peut couper court à une longue argumentation.

Si a priori le proverbe est une expression imagée, une caractéristique qui favorise sa mémorisation et son appropriation dans les transactions socio-culturelles, tous les proverbes ne sont pas aussi facilement mobilisés en illustration. Le détournement et la reprise des dictons scatologiques illustrés et mobilisés en tant qu’arguments lors des discussions (et curieusement rapidement effacés par leurs émetteurs ou l’administrateur de la page) se situe dans la continuité de l’usage popularisé par la mode des T-shirts illustrant des affirmations identitaires, politiques ou simplement des propos comiques (voir fig.6).

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Fig.6. Facebook, 2013.

A ces formules s’ajoute également le détournement façon ‘humour de toilettes’ des conseils dispensés dans les guides aux jeunes chefs de projets (voir fig.7). Les échanges entre C.S et M.A continuent depuis le mois d’octobre 2013. Le commentaire de C.S un des opposants de la page révèle bien que la mobilisation de ces arguments illustrés est aussi une tactique de ne pas s’engager dans une conversation, ce qui finit par énerver son adversaire.

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Fig.7. Facebook, 2013.

D’autres mobilisent les images scatologiques issues de l’art contemporain, comme l’installation artistique de Paul McCarthy, Complex Shit, une sculpture gonflable gigantesque en forme de crotte de chien (voir fig.8). Pendant la période des municipales, la page est dénoncée comme une propagande de parti droite et du Front National. La proposition visuelle intitulée ‘Les Etrons de Facebook’ dénonce le soutien au bijoutier au même titre que d’autres mouvements de l’Extrême Droite. Un des supporters, B.M répond par une autre image, une affiche anti-Mélenchon créée par une organisation de droite. Contrairement à d’autres images de crottes, celles qui visent un parti politique ont été supprimées de la discussion.

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Fig.8. ‘Les Etrons de Facebook’, Facebook, 2013.

Comme l’art contemporain, la rhétorique scatologique mobilisée pendant cette polémique remet la matière fécale, un objet tabou des sociétés civilisées, au centre des échanges publics. Le caractère offensif des excréments, comme  nous le rappelle l’anthropologue britannique Mary Douglas, est avant tout une construction sociale, issue d’un rapport symbolique entre la souillure et l’impureté. La souillure représente le désordre et un danger qu’il faut éviter à tout prix. Si la souillure a perdu son rôle de marqueur des classes sociales pendant le processus civilisateur de la société occidentale 1)1.Norbert Elias, The Civilizing Process, Blackwell Publishers, London, 1994 son caractère  pugnace, voire nauséabond et injurieux est maintenant incarné par les représentations scatologiques 2)2. Fecal Matters in Early Modern Literature and Art, ed. Jeff Persels and Russell Ganim, Ashgate Publishing Limited, 2004. Dans ce sens, si la force de cette iconographie réside dans son efficacité à souiller l’autre, elle opère à double tranchant. L’environnement numérique ne favorise pas seulement l’emploi abondant de cette imagerie dans les échanges qui restent avant tout virtuels, il favorise aussi une recherche approfondie des images de crottes mobilisées en tant qu’argument d’autorité.

Si cette iconographie scatologique, populaire et même ‘low cost’ est mobilisée principalement pour humilier son adversaire, cette pratique de recherche d’image et commentaire par image démontre le caractère dynamique des échanges émotionnels, où les propositions visuelles retenues, rejetées et effacées révèlent le caractère chaotique  de la conversation publique.

References   [ + ]

1. 1.Norbert Elias, The Civilizing Process, Blackwell Publishers, London, 1994
2. 2. Fecal Matters in Early Modern Literature and Art, ed. Jeff Persels and Russell Ganim, Ashgate Publishing Limited, 2004

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