Le journalisme visuel arrive au Pakistan

Billet initialement publié sur Image Circle le 8 septembre, 2010.

1er numéro de Newsweek Pakistan, septembre 2010. Photo de Behrouz Mehri

Plus de 1,700 morts et plus de 14 millions victimes du déluge pakistanais sont sans domicile, toujours en attente de nourriture et de médicaments. Que faire devant un sinistre de tel ampleur quand on est loin de son pays et dépendant des médias pour des infos. Pourtant, suite à la couverture médiatique de cette catastrophe qui a ravagé mon pays, je pose la question suivante :

Quels éléments légitiment la gravité d’une catastrophe : le nombre de décès ou la circulation des images de ses victimes ?

Yoann Moreau étudiant-chercheur à l’Ehess, dont une partie de la thèse porte sur les catastrophes naturelles, était le premier à observer un désengagement au niveau international face à cette calamité. Dans son billet Inondations au Pakistan : ce n’est pas une catastrophe (pour nous) il s’inquiète non seulement du désengagement de la part des consommateurs d’ infos, mais également de leur  manque d’émotion.  D’après lui, l’intérêt du public se limite de plus en plus aux informations de base, puisque le souci général est de savoir si l’augmentation des catastrophes est lié au rechaufement climatique. Il précise  malheureusement que:

« Ce que nous télé-spectateurs recevons, c’est la pommade, pas le choc. Ce que nous observons c’est le spectacle d’une tragédie pas la tragédie ».

Mais aussi triste que soit ce constat, il est vrai car juste deux jours après l’AFP publie « Le manque d’aide pour le Pakistan dû à un “déficit d’image” et à Haïti ». L’article s’appuyait sur les observations de la porte- parole du Bureau de coordination des affaires humanitaires de l’ONU Elisabeth Byrs qui affirmait le déficit d’image concernant le Pakistan dans la presse occidentale. D’après d’autres Le Project for Excellence in Journalism (un projet de Pew Research Centre) affirme ce manque de couverture médiatique par la presse américaine, qui était 10 fois moins pour les inondations au Pakistan que pour Haïti.

Même si d’autres raisons comme le nombre faible de décès (moins de 2000 au Pakistan en comparaison avec 200, 000 morts en Haïti)  peuvent être attribuées au désengagement pour les victimes pakistanais, plusieurs directeurs d’ONG sont d’accord sur le déficit d’images comme une des raisons principales. Nan Buzzard, directeur de la Croix Rouge américaine explique que sans la diffusion continuelle des images et des nouvelles choquantes, la catastrophe ne réussit pas ni à émouvoir le monde, ni à encourager  la collecte des fonds 1)Why We Have Given Less To Pakistan Flood Victims” by Bret NEELY, NPR, 2 september 2010.

Si ces directeurs d’ONG affirment que la quantité d’images fait la catastrophe, voir détermine son ampleur, ils ne donnent aucun indice sur le type d’image auxquelles s’attendent les téléspectateurs occidentaux ou bien le diaspora pakistanais.

En suivant les commentaires évoqués par le billet d’Yoann on peut comprendre la frustration des téléspectateurs face aux images d’un pays et en plus d’une culture lointaine et étrange. Thierry Dehesdin soulève fort pertinemment la barrière visuelle dans son commentaire :

« L’indifférence actuelle pour la reconstruction du pays, enjeu au moins aussi important que le drame proprement dit, se passe d’ailleurs dans l’indifférence la plus totale, car ce n’est pas médiatique. C’est le genre de situation qui supposerait un travail de plusieurs semaines réalisé par des photo journalistes. Mais le photo journalisme est mort faute de marché.
Le Pakistan est un endroit lointain peuplé “d’étranges étrangers”, qui ne parlent pas notre langue et dont la culture nous est étrangère. Les images qui nous parviennent sont spectaculaires mais mystérieuses et difficiles à décrypter. Où sont passées les femmes par exemple? On ne peut pas s’identifier aux victimes. La catastrophe prend sa dimension dans la durée, facteur peu propice au temps médiatique. Ce n’est pas que nous soyons blasés, c’est que ce n’est pas un “bon” sujet pour les médias, qu’il n’y a pas d’angle qui permettrait de nous sensibiliser au drame vécu par les pakistanais dans l’économie actuelle des médias ».

Ce commentaire pour moi est inquiétant, mais ces propos sont vrais ! Dehesdin soulève un point important : Comment sensibiliser au drame vécu par des victimes et j’ajoute à travers des images? Ou bien ne faudrait-il pas remplacer « image » par « illustration » ?

J’ai vu plusieurs images des sinistrés, de mon pays ravagé, son paysage complètement transformé, mais une photo a particulièrement retenu mon attention et dont s’inspire le titre de ce billet. En fait il s’agit plutôt d’une illustration qui fait la couverture de la première édition de Newsweek Pakistan, « The World’s Most Bravest Nation, Pakistan », septembre 2010.

La photo de Behrouz Mehri, photojournaliste iranien, est un cliché en noir et blanc, montrant un petit garçon trempé jusqu’aux os. Il est seul, toujours debout sur un pont en bois débridé et il serre fort sa tunique. La photo est anonyme mais le regard caméra de l’enfant, intensifié par un léger  froncement de ses sourcils me rappelle de centaines de milliers d’enfants que j’ai souvent croisé dans la rue, à l’école et dans les villages chez moi.

1er numéro de Newsweek Pakistan, septembre 2010. Photo de Behrouz Mehri

Contrairement à Dehesdin je m’identifie avec cette victime. Mais je trouve deux nouveautés dans cette couverture qui suggèrent un changement dans le style journalistique pakistanais.

  • Le premier c’est le choix du noir et blanc (n&b) pour une illustration d’actualité, ce qui me fait penser aux travaux d’Audrey Leblanc sur Mai 68. Comme les recherches d’Audrey affirme que ce choix  (n&b) transforme la signification de l’image entraînant un déplacement du champ documentaire vers le champ symbolique.
  • Le deuxième c’est le choix d’un enfant ! Dans nos sociétés du sous-continent et surtout au Pakistan, l’enfant n’a pas un statut aussi important que l’adulte masculin.

Ainsi, ces deux constats, le n&b et la photo d’un enfant en couverture du premier numéro, signalent un changement de style et de regard (il faut rappeler que le rédacteur en chef du magazine, Fasih Ahmed est pakistanais qui a reçu sa formation de journalisme aux Etats-Unis et il a été aussi un ancien correspondent de Newsweek).

Donc on ne montre plus les victimes ou les catastrophes, on les illustrent. Je crois que cette couverture de Newsweek Pakistan est un exemple de l’appropriation du journalisme visuel au Pakistan (terme mis au point par André Gunthert).  Comme l’illustration de cet enfant lessivé par les inondations sert parfaitement le titre « La Nation la plus courageuse au monde, le Pakistan ». Tout d’un coup cet enfant devient la figure de tous les victimes des inondations. En plus, je crois qu’il réussit à effacer certaines barrières de la culture visuelle!

Je dois avouer que ma première réaction suite à ces deux constats était d’associer la couverture de Newsweek Pakistan aux deux images d’enfant victime/héros « The Migrant Mother » et « A Child at Gun point ».

“The Migrant Mother” 1936, par Dorothea Laye

“A Child At GunPoint” 1943, Rapport de Stroop.

(Je m’excuse pour mon insuffisance de la culture visuelle occidentale et si vous connaissez d’autres photos que la couverture vous rappelle n’hésitez pas à me les signaler!)

Un autre exemple poignant (via André Gunthert twitter) du type d’image qui a évoqué de l’empathie chez les lecteurs occidentaux et le diaspora pakistanais est une photo prise par Mohammad Sajjad, photographe pour l’agence Associated Press.

Il s’agit d’un cliché en couleur de 4 enfants allongés par terre. On ne sait pas s’ils dorment de la fatigue ou du faim, mais leurs corps entiers  sont couverts de mouches. Un des petits suce un biberon vide, la situation est pathétique et la photo est dérangeante! Cette photo a été publié la semaine dernière dans la rubrique “Eyewitness” du journal britannique Guardian. D’après le journal il s’agit d’une famille de réfugiés afghane dans un des camps à Peshawar.

“Behind the photograph: the human face of Pakistan’s deadly floods”. Paru dans le “Gaurdian” et Rue 88. Photo de Mohammed Sajjad, prise le 27 août 2010.

Suite à la publication de cette photo dans le journal les lecteurs se sont mobilisés pour retrouver le petit au biberon, Reza Khan. Grâce à cette couverture médiatique Reza et sa famille ont été aidé, mais il y a peut-être des millions d’autres comme Reza qui ne figurent pas dans les journaux.

Reza Khan retrouve du lait dans son biberon. Guardian 7 septembre 2010

Je me demande à quel type d’autres images et illustrations devrait-on s’attendre avant de se rendre compte de la douleur humaine.

References   [ + ]

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